De Tripoli à Damas

À peine arrivés à Tripoli, notre attention fut retenue par une manifestation d’hommes brandissant des panneaux noirs, et une voix beuglante, fortement amplifiée. Le mot « bashar » revenant souvent dans la harangue aux intonations hostiles, il parut assez clair qu’il s’agissait d’un attroupement anti-régime syrien. Plus tard, un commerçant confirme notre supposition: il s’agit de salafistes.

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Cette anecdote confirme la complexité de la crise qui se déroule à quelques dizaines de  kilomètres de là, en Syrie. Beaucoup de sources – dont celle nécessairement exagérée et propagandiste du gouvernement – font état de rebelles salafistes armés par l’Arabie saoudite et le Qatar ; la chaine de ce dernier petro-Etat – Al-Jazeera-  faisant dans la surenchère anti-régime jusqu’à truquer ou inventer des informations (le régime ne s’en privant pas non plus). Dès lors, pourquoi cette confrontation des propagandes? En Syrie, la contestation anti-régime est loin d’être uniforme et pacifique : si de nombreux citoyens , parfois pacifiques, parfois armés, aspirent légitimement et courageusement à une chute du régime, il y a également des éléments rebelles dont les intentions sont beaucoup moins claires. La présence de bandes armées s’attaquant aux forces gouvernementales et parfois aux civils – comme l’armée est accusée de le faire –  a provoqué l’escalade de la violence, le régime semblant désormais réagir de manière désemparée. Il s’avère que certains groupes armés  luttent moins pour  la liberté que pour la chute du régime pour des raisons religieuses et politiques, comme l’indique le récent soutien de Al Zahawiri, chef d’Al-Qaida, ou du moins ce qu’il en reste, à la rébellion.  Ce soutien, assez ironique puisqu’il coïncide avec la politique américaine sur la Syrie, est une confirmation de l’action Wahhabiste et Salafiste contre Damas. L’appui aux rebelles  par les Saoudiens et Qataris s’explique par leur détestation des chiites, hérétiques à leur yeux extrémistes. ( le président Syrien étant alaouite, branche du Chiisme, et  allié de l’Iran (chiite) et du Hezbollah(chiite)). Pour illustrer ce propos, citons le récent assassinat d’un général à Damas et les attentats à la voiture piégée, bien curieuse manière de revendiquer la démocratie. Encore une fois, ceci n’enlève rien à la légitimité des citoyens syriens « bien intentionnés » qui aspirent à un changement de régime. À Tripoli, cet attroupement illustrait l’aspect guerrier et « religieux » d’une frange de la rébellion : s’agissant de libanais, ce n’est pas la répression du régime syrien qui les poussaient à lui exprimer leur hostilité, mais bien des motivations plus idéologique (le parti Baas syrien étant farouchement laïc), comme le confirme ce documentaire de France 24,ou encore les récents affrontements entre pro et anti-Assad ayant fait 2 morts à Tripoli. Il apparait donc clairement que deux versions des faits s’opposent. C’est là qu’intervient le rapport de la ligue arabe : 160 experts ont été envoyés en Syrie pendant un mois dans l’optique de faire la lumière sur les événements. Or, le rapport des observateurs à plus corroboré la « version du régime » – sans y adhérer totalement- que celle des pétromonarchies du Golf, le Qatar en tête. Ce dernier a donc voulu empêché la diffusion du rapport par tous les moyens jusqu’à ce qu’il fuite malgré tout. Il a été supprimé du site de la ligue arabe et les observateurs ont été discrédités, comme l’administration Bush l’avait fait avec l’ambassadeur Wilson, qui ne corroborait pas la fable des WMD (affaire Valérie Plame )  (Le voici dans sa version intégrale française).

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Si la brutalité de la répression du régime de Damas  n’est pas contestable, il reste extrêmement difficile de savoir exactement ce qui se passe en Syrie, et donc de jauger le degré de réalité des deux versions des faits. Assiste-on a une féroce répression contre un soulèvement populaire ou à un population civile prise en otage entre des groupes armés et organisés d’un coté et l’armée de l’autre ?  Le fait que des rebelles soient armés et violent apparait maintenant comme une évidence – étant donné qu’il y  a de lourdes pertes dans les rangs de l’armée.  A cet égard, le spécialiste émérite du proche orient Robert Fisk confirme la présence de groupes armés tirant parfois sur civils et militaires indifféremment en faisant références aux « tireurs des toits » de Paris en 1945.

Une couverture médiatique sensationnaliste et lacunaire :

À la lumière des enjeux qui entourent l’évolution du conflit,  la couverture médiatique ne permet pas, à mon sens, de bien comprendre la situation actuelle. Les Journaux et TV donnent en effet une couverture incomplète et souvent partiale, non par malveillance, mais par manque de sources fiables et de journalistes sur le terrain.  Certains médias ont aussi tendance à vouloir plaquer le schéma « printemps arabe » sur la Syrie, alors que la situation est très spécifique ; ne faudrait il pas plutôt parler d’hiver Syrien ? Un exemple de la difficulté d’objectiver les informations sur la Syrie est la mort de Gilles Jacquier : l’opposition et le gouvernent se sont mutuellement rejeté la faute, chacun y allant de son petit communiqué. Cet épisode a néanmoins fait voler en éclat le mythe d’une opposition pacifique, 8 manifestants pro régime ayant été tués en même temps que le journaliste…Le caractère géographiquement située de la crise a été aussi négligé à ses début : Alep et Damas restaient stables, alors qu’ Homs et Hama étaient les principaux terrains d’affrontements. Plus grave, jusqu’à très récemment les médias ne faisaient quasiment pas état des manifestions pro-régime, contribuant ainsi à donner une opinion biaisé, simpliste et manichéenne des violences sévissant en Syrie. Enfin, une autre erreur, à mon sens, des médias français est la sur-citation du président Al-Assad, nom martelé comme un slogan. Dans un reportage d’ « envoyé spécial », la voix off recourait systématiquement au terme de « troupes de Bachar Al-Assad » pour qualifier l’armée syrienne, comme si il était le seul homme à exercer des responsabilités dans le pays, alors que l’expérience montre que les hommes derrière le président pèsent souvent plus sur les décisions étatiques que le président lui-même, sans compter l’inertie bureaucratique qui caractérise ce régime autoritaire.  En outre, lors des « manifestations pro-Assad » qui rassemblent encore une part non négligeable de la population (bourgeoisie, alaouites, chrétiens), les manifestants expriment plus leur inquiétude face à l’avenir du pays que leur attachement à la personne de Bachar El-Assad. En effet, l’état de chaos actuel ne risque –t-il pas de provoquer des tensions ethniques, dans un pays où cohabitent différents minorités ?  R.Girard, journaliste au figaro a brisé le mur de soupe du discours rabâché ad-nauséam à grand renfort de prise d’otage émotionnelle (parler du « peuple » de colombes contre un sanguinaire dictateur) en affirmant « Il ne faut pas se voiler la face. A Homs, c’est une guerre de religion qui a commencé ».

Tombera, Tombera pas ?

Quid, en effet, du sort de la minorité alaouite  si le régime s’effondre ? La même interrogation vaut pour les chrétiens, aujourd’hui tous derrière bachar car ayant bénéficié de sa protection. De telles interrogation pourraient être taxés de catastrophisme, les minorités ayant jusqu’ici cohabité assez harmonieusement. Cependant des semaines de combats sont aptes à réveiller et dramatiser les clivages ethnico-confessionels de la société syrienne. La question de la possibilité du maintien du régime se pose alors naturellement. Sur le plan économique, Karim Emil Bitar, directeur de recherche a l’IRIS, affirme que « Les sanctions turques et européennes seront très douloureuses pour la Syrie. Entre 90 et 95 % du pétrole et des hydrocarbures syriens étaient exportés vers l’Europe. Les sanctions de l’UE vont donc coûter à la Syrie près de $ 450 millions par mois », le nerf de la guerre risque alors de se tarir dangereusement pour Damas, sans compter que le même auteur pense que la situation a atteint son point de non-retour et que pour de nombreux syriens, « le régime est déjà tombé ».  Il reste que Bachar Al-Assad garde ses alliés Russe et Iraniens dans son jeu, et que selon Robert Fisk, la patience et l’usure ont toujours été la marque de fabrique des Assad. Concernant le risque de guerre civile et l’incertitude du futur pour le pays en cas de chute du Régime, « Une étude récente publiée par Columbia University Press montre que lorsqu’une révolte contre un dictateur est pacifique, il n’y a que 28 % de chances que le pays tombe dans la guerre civile ; lorsque la lutte est armée, le risque de guerre civile monte à 43 %. En cas de lutte armée, les chances d’une transition démocratique réussie au bout de 5 ans ne sont que de 3 %. En cas de révolution pacifique, les chances sont de 51 %. » (source : IRIS), de quoi adopter un regard plutôt pessimiste sur la tournure des évènements. Dès lors, l’exigence d’épargner au maximum les population civiles impose une solution pacifique, la fuite en avant dans la violence flirtant désormais avec le risque de guerre civile.  On l’a vu, Damas a tendu une main en prononçant une amnistie et en mettant sur pieds une nouvelle constitution qui réduirait la main mise du parti baas. Jusqu’ici l’opposition, minée par sa désunion, ne s’est pas montrée sensible à cette opportunité de sortie de crise « par le haut ». L’évolution du dialogue en dira long sur la véritable nature du CNS, basé à Istanbul et à Londres, et avalisera ou non la version gouvernementale de terroristes œuvrant a la déstabilisation du pays. Bref, L’idéal serait bien évidemment une sortie de crise mettant en place un gouvernement pluraliste et démocratique, mais pour beaucoup, les violences ont dépassé le point de non retour. Enfin, la solidité du régime est largement sous-estimée, et ceux qui proclament aujourd’hui sa chute imminente ne sont pas plus crédibles qu’il y a six mois…

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En somme, il ne s’agit pas de dénoncer une « propagande occidentale » pour en gober une autre, mais de faire preuve de circonspection face au flux d’articles sur la Syrie, en définitive très pauvres en informations et analyses mais riches en termes lyriques et non neutres tels que « bains de sang », « ville martyre » etc… Le choix des mots est de fait crucial et révélateur : un bombardement faisant 10 morts peut être qualifié de « boucherie » ou d’ « opération militaire ayant entraîné des dommages collatéraux » selon qui rédige l’article…Ce type de traitement de la crise occulte la réflexion géopolitique de long terme :  la possibilité d’une montée des violences interconfessionnelles, le remodelage des équilibres stratégique et des rapports de force dans la région et par rapport a l’occident… A supposer que des salafistes prennent le pouvoir, le partenariat avec l’Iran et le Hezbollah risque d’être totalement  remis en cause, affaiblissant un Iran qui compte plus que jamais sur ses partenariats stratégiques régionaux. La Syrie est en effet le pion qui protège le fou Iranien (fort de sa diagonale Russie/Sud Liban), aujourd’hui dans l’œil du cyclone. Sur la question Iranienne deux blocs se dessinent clairement, et dans cet échiquier, une reine est américaine, l’autre Russe. L’implacable engrenage des alliances ayant prouvé son potentiel « bélligène » dans le passé, on peut se tenir averti des conséquences catastrophiques que pourraient avoir une attaque israélienne contre l’Iran. C’est pourquoi il faut se demander quelle pièce deviendra la Syrie. Pour conclure, si la véritable nature de l’opposition est très floue, le régime de Damas est corrompu, torture et tue ; bref, agit en animal blessé. Bachar Al-Assad, fils de son père, n’est certes pas un enfant de cœur, mais méfions-nous des appels à l’ingérence – les bombardements qui en sont l’instrument causent les morts civils qu’ils ont vocation d’éviter-  et rappelons-nous que ce n’est pas parce qu’un dictateur opprime son peuple que sa chute entraine mécaniquement son bonheur : il suffit de jeter un œil au chaos qui règne actuellement en Irak. Certes, la Syrie n’est pas l’Irak, encore moins la Libye, mais ne nous a-t-on pas affirmé, martelé, que l’opposition Libyenne allait accoucher d’une démocratie humaniste ? Pour les grotesques chantres de l’intervention en Libye, le réveil est rude. Le « droit de l’hommisme » à géométrie variable est une ficelle trop grosse et trop usée… De surcroît, il faut se méfier des antagonismes à priori, les intérêts géostratégique engendrant souvent des partenariats « contre-nature » : avant de vomir le « grand Satan », Ben Laden était armé et épaulé par la CIA dans sa lutte contre l’URSS. Il n’est ainsi pas à exclure que les États-Unis fournissent un soutien logistiques aux insurgés comme il l’ont souvent fait – le récent envoi de drones le confirme. A cet égard, David Hirst dans Beware of Small States décrit la dislocation de la Syrie comme partie intégrante de l’agenda géopolitique néoconservateur, mélange dangereux et détestable de manichéisme débile et de cynisme. Certes, le président a changé de couleur, mais un bref regard aux coulisses de la maison blanche permet de ne pas déclarer le glas de la stratégie du Greater Middle East trop tôt. Si cette subversion est avérée, les Etats-Unis jouent un jeu dangereux, et le blocus Russe malgré les pressions US n’est alors pas sans rappeler, toute proportion gardés et l’idéologie en moins, la guerre Froide Est-Ouest qui paraissait déjà appartenir au monolithique.

Quelques liens : http://www.lorientlejour.com/category/Corrig%C3%A9/article/742055/Bakri_%3A_El-Qaeda_est_pret_a_lancer_une_campagne_dattentats-suicide_en_Syrie.html http://www.independent.co.uk/opinion/commentators/fisk/robert-fisk-could-there-be-some-bad-guys-among-the-rebels-too-6719999.html http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2011/mar/21/syria-not-immune-to-arab-uprising http://www.lorientlejour.com/category/Derni%C3%A8res+Infos/article/744698/Syrie_%3A_Mansour_accuse_la_Ligue_de_fermer_les_yeux_sur_les_%22violences_imputees_a_lopposition%22.html

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